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"Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui, par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours, les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la «diffa». Elle consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de «couscous» et de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non seulement le frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens des «douairs» voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent. Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le rugissement d'un lion."
Méditation d’Oriane (crayon de couleur verte): que de souvenirs m’évoquent un tel passage! Bien sûr les épisodes auxquels je pense n’étaient pas à Aïn-Mélilla et je ne sais si les accueils que nous avons reçus à diverses reprises dans le vide apparent du désert était celui des Smouls, probablement non… Mais l’hospitalité était identique même si, parfois, nous nous apercevions ensuite qu’elle n’avait été que de façade et parfois même faite pour tromper.
Contexte: Pierre-Napoléon Bonaparte
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"On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant la mort, on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse de spondillis. On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine, de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir cette chandelle allumée; et, par tous les lieux où l'on va, la portant devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi préparée reçoit le nom de main de gloire."
Méditation d’Oriane (crayon de couleur parme): cette recette indique «comment entrer chez quelqu’un sans être vu». J’avoue une certaine attirance pour les pratiques des multiples «mancies» pratiquées dans le monde. On peut en rire (c’est ce que faisait le Général) mais pourtant j’ai été moi-même témoin d’événements incroyables provoqués par des sorciers en Afrique ou en Asie. Aux Philippines notamment pendant nos deux ans de séjour. Il faudra que je les rapporte en m’arrangeant pour les rapporter dans mon roman.
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"Comme une vie se dépayse! Les années fuient et laissent l’homme après tant de pérégrinations et de métamorphoses, absolument semblable, soi-même, à l’occasion d’une petite similitude morale, d’une circonstance qui fait qu’on se souvient. Est-il vrai qu’on n’aime qu’une seule fois dans sa vie? J’ai rencontré des êtres qui le pensaient. Je l’ai cru parfois. Maintenant je m’oppose avec violence à cette conception inhumaine. L’amour est pourtant aussi haut pour moi. Il est resté tout ce que j’aime. Ce qui fait tout plier. Ce qui fait abandonner tout au monde, et c’est très bien ainsi."
Méditation d’Oriane (Bic bleu): Françoise, Ganançay ou Saint-Loup pourraient dire cela. Moi pas… Je sais en effet que l’amour profond que j’ai éprouvé quelques années pour le Général Proust a changé ma conception, mes sensations, les goûts que j’avais de l’existence et que je ne pourrais plus jamais éprouver ce ravissement, cet entraînement total hors de moi-même vers autrui parce que j’en ai désormais éprouvé l’expérience et la désillusion qui a suivi quelques années après. Je ne suis plus la même, je n’ai plus la même innocence, la même fraîcheur devant les sentiments. Les événements de la vie m’ont transformée, rendue plus distante, moins capable de m’engager à fond… Ceci dit, je trouve que, dans un roman, quelques réflexions générales — philosophiques si on veut…—, bien placées, lui donnent de la profondeur.
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"Pour juger correctement de la réalité, il faut reconnaître ces bons et ces mauvais côtés."
Méditation d’Oriane (encre bleu nuit): certes, rien n’est parfait en ce bas monde, certaines fleurs sont belles d’autres laides, certaines sentent bon d’autres mauvais, il y a la nuit et le jour, la vie et la mort, l’amour et la haine, le pouvoir du Général et son caractère difficile, le sexe et le sida (j’ai pourtant connu l’époque bénie de l’un sans l’autre…). Toutes ces «sagesses» faciles, évidentes, immédiates, presque charlatanesques, basées sur le ni pour ni contre (la mesure, l'équilbre), me hérissent plutôt car j’ai pu mesurer combien la politique se mène avec de tels lieux communs, ces banalités évidentes assénées avec autorité comme si elles renfermaient toute la philosophie du monde : aujourd’hui est difficile mais demain on rasera gratis, nous faisons ce que nous pouvons mais la conjoncture mondiale est difficile, nous vous écrasons de taxes mais c’est pour faire votre bien malgré vos mauvais réflexes de mauvais consommateurs, etc. Gouverner c’est savoir tromper. C’est comme ça que ma caste parvient à se maintenir au-dessus (très au-dessus) du lot commun.
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"En ce moment, la panthère retourna la tête vers le Français et le regarda fixement sans avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et leur insupportable clarté firent tressaillir le Provençal, surtout quand la bête marcha vers lui; mais il la contempla d’un air caressant, et, la guignant comme pour la magnétiser, il la laissa venir près de lui; puis, par un mouvement aussi doux, aussi amoureux que s’il avait voulu caresser la plus jolie femme, il lui passa la main sur tout le corps, de la tête à la queue, en irritant avec ses ongles les flexibles vertèbres qui partageaient le dos jaune de la panthère. La bête redressa voluptueusement sa queue, ses yeux s’adoucirent; et, quand, pour la troisième fois, le Français accomplit cette flatterie intéressée, elle fit entendre un de ces ronron par lesquels nos chats expriment leur plaisir; mais ce murmure partait d’un gosier si puissant et si profond, qu’il retentit dans la grotte comme les derniers ronflements des orgues dans une église. Le Provençal, comprenant l’importance de ses caresses, les redoubla de manière à étourdir, à stupéfier cette courtisane impérieuse."
Médiatation d’Oriane (crayon de papier rose): c’était un jeune soldat français qui, lors d’une de ces «missions» non-officielles comme aimait en ordonner mon mari qui s’était égaré dans la jungle et que l’armée a cru quelques temps perdu. Quand un hélicoptère le retrouva quelques jours plus tard, il raconta une anecdote semblable à celle-ci d’une rencontre avec une jeune lionne et, en effet, ceux qui le retrouvèrent attestèrent qu’il semblait adopter par une lionne qu’il leur interdit de tuer. Une forme exotique de zoophilie?…
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"Celui qui jette un regard de courte durée sur les flots qui assaillent une grève ne voit pas la marée monter ; il voit une lame se dresser, courir, déferler, couvrir une étroite bande de sable, puis se retirer en laissant à sec le terrain qui avait paru conquis; une nouvelle lame la suit, qui parfois va un peu plus loin que la précédente, parfois aussi n'atteint même pas le caillou que celle-ci avait mouillé Mais sous ce mouvement superficiel de va-et-vient, un autre mouvement se produit, plus profond, plus lent, imperceptible à l'observateur d'un instant, mouvement progressif qui se poursuit toujours dans le même sens, et par lequel la mer monte sans cesse. Le va-et-vient des lames est l'image fidèle de ces tentatives d'explication qui ne s'élèvent que pour s'écrouler, qui ne s'avancent que pour reculer ; au dessous, se poursuit le progrès lent et constant de la classification naturelle dont le flux conquiert sans cesse de nouveaux territoires, et qui assure aux doctrines physiques la continuité d'une tradition."
Méditation d’Oriane (Bic rouge): Je n’ai pas l’habitude de lire des ouvrages de philosophie des sciences. J’ai tort, leurs réflexions vont souvent bien au-delà de la simple réflexion sur la science ce qui, au fond, est naturel car la science se contente d’observer, d’analyser, de classifier, de théoriser des phénomènes… Il me semble que ce texte, plus que de la physique, parle de tout comportement humain car ceux-ci, sous leurs surfaces cachent toujours des mouvements souterrains plus subtils mais essentiels pour les romanciers.
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"Rien n'est meilleur ni plus agréable que d'avoir des ailes.
Et d'abord si l'un de vous, spectateurs, était ailé, et qu'il fût tourmenté par la faim devant les choeurs tragiques, il n'aurait qu'à s'envoler chez lui, y dîner, et, rassasié, revoler vers nous. Si parmi vous un Patroklidès quelconque se sentait pressé de besoin, il ne salirait pas son manteau, mais il s'envolerait, puis, après avoir pété et repris haleine, il reprendrait son vol. S'il se trouvait chez nous quelque amant, et qu'il aperçût le mari de sa maîtresse au banc des conseillers, il partirait d'entre vous en déployant ses ailes, cajolerait la femme et reviendrait ensuite à sa place. Ainsi, avoir des ailes, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus précieux?"
Méditation d’Oriane (Bic rouge): Vieux rêve humain… J’ai ainsi, souvent, (comme je suppose la plupart des gens) rêvé que je volais et, à la sortie de ces rêves je conservais un sentiment de plénitude, de confort, de jouissance qui me faisait souhaiter que mon sommeil se prolonge indéfiniment. Aristophane perçoit bien le côté érotique du vol. Je pense que ce thème est exploitable dans n’importe quel roman les romanciers usant (et parfois abusant des rêves par ailleurs).
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"Oui, les livres parlent d’autres livres… La lectrice aime bien jouer et la lectrice aime bien l’auteur. Donc, la lectrice aime bien jouer avec l’auteur, non? Ah, Ganymède; un coin du voile que je n’avais pas soulevé jusqu’au bout… Bon, c’est vrai, Ganymède, ça appelle plutôt le lecteur mais le voyage dans ce coin du labyrinthe mal exploré valait le coup. C’est bien cette suite. Et les mots. Bon, la lectrice se demande quand-même…..toujours…elle n’arrive pas à… Ah oui, la lectrice (dont le nom importe peu) a eu parfois, au cours de la lecture de certains passages de ce puzzle si bien construit comme un volcan qui explosait à l’intérieur, des picotements, des coups de chaleur, des bouleversements. Que dire de plus? L’effet de l’écriture…des mots…. Ces mots qui renvoient aux autres livres, aux histoires déjà écrites depuis des millénaires, sans doute, et devant lesquels on peut difficilement , malgré leur caractère universel, se retenir d’en éprouver les effets…. Oui, les mots..... Est-ce avouer un péché?"
Méditation d'Oriane (encre verte): au-delà des média, au-delà des époques, les mots se ressemblent dans le rôle qu'ils jouent. Je ne me sens pas très loin de cette "lectrice" anonyme qui envoie sa lettre à je ne sais qui mais qui, finalement, par le hasard des brocantes me rejoint.
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"Apprendre à reconnaître la clarté de l’esprit se fait petit à petit ; prendre conscience de la vacuité aussi. Il faut d’abord saisir le point essentiel, se familiariser avec lui, puis s’entraîner simplement à le reconnaître de plus en plus clairement. Certains textes comparent ce lent processus de reconnaissance à la façon dont une vieille vache urine. Cette image terre à terre nous préserve d’imaginer un processus trop difficile ou abstrait, mais son sens ne saute pas tout de suite aux yeux de ceux qui ne sont pas des nomades tibétains ou n’ont pas été élevé dans une ferme. Une vieille vache n’urine pas brièvement d’un seul trait, mais petit à petit. Au début l’urine coule très peu, et à la fin, elle ne tarit pas brusquement. Il arrive même au cours de l’opération, que la vache parcoure une bonne distance en continuant à brouter. Mais quand elle a fini, quel soulagement!"
Méditation d’Oriane (feutre bleu très clair) : cette description me fait penser à mon vieux père qui avait la prostate et cette comparaison parlera certainement davantage à mes concitoyens citadins. La seule différence est que lui, ne se promenant pas le sexe à l’air, devait répéter l’opération par intermittences. Pour le reste, tout me semble identique.
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"L’écriture rend le langage visible — qui y pense tant cela nous est mentalement consubstantiel?—, se fait le seuil de l’invisible, comme les langues rendent actuel l’inactuel. Qu’est-ce à dire? Que des mots désignent des fééries: «ogre», «licorne», «résurrection», d’autres de pures actions mentales humaines : «et», «donc», «un milliard», «égal», «valeur». Que les langues évoquent les morts, expriment passé et futur — passé enfui, avenir toujours inconnu, devenu inconnu des mortels après la mort—, disent le potentiel: «si tu voulais bien», l’irréel du présent: «si nous étions jeunes», et l’irréel du passé: «si les cigognes étaient alors revenues». Que les langues, créations des hommes qui les connaissent de façon partielle par définition, ont la capacité de mettre les humains en présence de ce qui n’est pas visible, de ce qui n’est pas ou plus présent, ou de ce qui n’existe peut être même pas."
Méditation d’Oriane (feutre bleu très clair) : le langage est et ne peut-être qu’une source de confusion mentale puisqu’il crée un univers où réel et fiction sont étroitement entrelacés. La littérature ajoute encore à cette confusion parce qu’elle feint d’ignorer l’ambiguïté première et donne les mots pour des choses. Sur ce plan, c’est la poésie qui va le plus loin puisqu’elle crée des êtres de langage. C’est avec tout ça que j’essaie de travailler…
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«Enfin, dit M. de Charlus à Mme de Surgis, je trouve un jeune homme instruit, qui a lu, qui sait ce que c'est que Balzac. Et cela me fait d'autant plus de plaisir de le rencontrer là où c'est devenu le plus rare, chez un des mes pairs, chez un des nôtres», ajouta-t-il en insistant sur ces mots. Les Guermantes avaient beau faire semblant de trouver tous les hommes pareils, dans les grandes occasions où ils se trouvaient avec des gens «nés», et surtout moins bien «nés», qu'ils désiraient et pouvaient flatter, ils n'hésitaient pas à sortir les vieux souvenirs de famille. «Autrefois, reprit le baron, aristocrates voulait dire les meilleurs, par l'intelligence, par le coeur. Or, voilà le premier d'entre nous que je vois sachant ce que c'est que Victurnien d'Esgrignon. J'ai tort de dire le premier. Il y a aussi un Polignac et un Montesquiou, ajouta M. de Charlus qui savait que cette double assimilation ne pouvait qu'enivrer la marquise. D'ailleurs vos fils ont de qui tenir, leur grand-père maternel avait une collection célèbre du XVIIIe siècle. Je vous montrerai la mienne si vous voulez me faire le plaisir de venir déjeuner un jour, dit-il au jeune Victurnien. Je vous montrerai une curieuse édition du Cabinet des Antiques avec des corrections de la main de Balzac. Je serai charmé de confronter ensemble les deux Victurnien.»
Méditation d’Oriane (Bic rose fluo) : Si j’ai épousé le Général (qui n’était alors qu’un simple lieutenant plein d’ambition), ce n’est ni par amour de l’uniforme ni pour la séduction qu’il saura toujours exercer, ni par passion mais pour son nom. J’avais décidé que, devant me consacrer à l’écriture je ne pouvais d’abord faire moins que de m’appeler Madame Proust or prendre un pseudonyme me paraissait trop facile, presque vulgaire. Consacrer sa vie à l’écriture exigeait un acte sacrificiel fondateur : ce fut mon mariage.
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"Je ne connaissais rien au ramassage du coton. Je perdais beaucoup trop de temps à dégager la balle blanche de son étui craquelé ; les autres faisaient ça d’une chiquenaude. Le pire c’est que le bout de mes doigts se mettait à saigner ; il m’aurait fallu des gants ou davantage de pratique. […]
Mes reins commençaient à me faire mal. Mais c’était beau de s’agenouiller et de se blottir contre cette terre."
Méditation d’Oriane (Bic rouge) : je crois entendre Saint-Loup me racontant une de ses expériences ouzbèque et, comme la madeleine de Proust, ce souvenir fait remonter en moi tant de moments passés, tant d’odeurs, de saveurs, comme ce repas inoubliable assis sur un de leurs lits-salons posés au-dessus de l’eau à Boukhara face au Labi-Khauss alors que le cercle parfait d’une lune crémeuse envahissait le ciel au-dessus de la mosquée. Il y a ainsi des moments qui, à eux seuls, satisfont une vie entière et la protègent.
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"Ils auraient voulu, parfois, que tout dure, que rien ne bouge. Ils n’auraient qu’à se laisser aller. Leur vie les bercerait. Elle s’étendrait au fil des mois, des années, sans changer presque sans jamais les contraindre. Elle ne serait que la suite harmonieuse des journées et des nuits, une modulation presque imperceptible, la reprise incessante des mêmes thèmes, un bonheur continu, une saveur perpétuée que nul bouleversement, nul événement tragique, nulle péripétie ne remettraient en question. D’autres fois, ils n’en pouvaient plus." Méditation d’Oriane (Bic noir ordinaire) : je pense parfois qu’écrire un livre pourrait ne consister qu’à puiser dans la base de donnée de ce qui a déjà été écrit. Marc Hodges écrit quelque chose comme ça d’ailleurs, quelque part, dans une nouvelle intitulée La bibliothèque (Le sens de la vie) et exprime une idée approchante en scène dans La disparition du Général Proust (mais est-ce bien de lui ?). Toute littérature n’est qu’un immense recyclage…
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"Comme ici mon imagination s’obscurcit et s’éteint !… Mes souvenirs des pays du soleil s’éloignent, s’embrument, prennent les teintes vagues des choses passées. Ils se mêlent dans ma mémoire et dans mes rêves ; — et tout se confond un peu, les minarets de Stamboul, les sables du Soudan, les plages blanches d’Océanie, — et les villes d’Amérique, et les écueils sombres de la mer brumeuse." Méditation d’Oriane (Bic rouge) : quelle étrange sensation que celle du souvenir! J’en suis arrivé à me demander si le souvenir est un phénomène identifiable ou s’il ne fait pas tout simplement partie de l’infini construction fictionnelle où se façonne l’esprit humain… Bien sûr lieux et événements se confondent mais, plus encore, il m’arrive de ne plus savoir si tel ou tel événement dont je garde le souvenir précis n’est pas, en fait, pure invention de mon cerveau qui se complait à restructurer à sa façon passé, présent et futur pour ne plus en faire qu’un éternel présent.
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"Je connais un peu mes poètes, vous-même devez me l’accorder… Et Kössling, ce ne sont que des fragments décousus ! Tout n’est que fragments décousus ! Ce sont des vis sans fin, des choses dont le sens ultime nous reste caché. Ce sont des vérités d’apparence, et elles nous offrent qu’une brève apparence de bonheur. Et peut-être le véritable sens de la vie réside-t-il tout à fait ailleurs…" Méditation d’Oriane (feutre vert) : n’est-ce pas là une définition possible de la littérature que j’aimerais produire et que je ne trouve pas malgré, ici et là, des tentatives comme Le grand incendie de Londres de Jacques Roubaud ou Composition I de Marc Saporta, une littérature qui n’a pas encore trouvé son média pour se réaliser mais qui serait enfin capable de sortir de la malédiction de la ligne droite.
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"Lorsque Hong-Jun était aux Etats-Unis, le cabinet d’avocats qui l’employait l’avait envoyé en mission à Hong Kong pendant six mois ; aussi lorsqu’il posa de nouveau le pied au Peninsula, il ne se sentit absolument pas dépaysé." Méditation d’Oriane (encre de Chine rouge) : j’ai déjà eu l’occasion de m’interroger sur l’utilité réaliste des précisions en littérature, comme ici le Peninsula, pourtant je n’arrive toujours pas à déterminer ce qui importe vraiment. Par exemple, ici, pourquoi l’auteur se sent-il obligé de justifier le non dépaysement de son héros à Hong Kong? Les lecteurs ont-ils vraiment besoin de cela? Or, dès que l’on met le doigt dans ce genre de question, toute la littérature et ses fonctions se trouvent interrogés.
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"Il m’arrive de ne plus très bien savoir où j’en suis. J’ai peur de poser le pied devant moi, peur du monde et peur de la solitude. Il me semble parfois ne plus vivre que dans la suite de moi-même. Aurais-je mis le bout du pied sur cette «herbe d’oubli» dont il est question dans les vieux contes bretons, une herbe que les méchants s’en vont cueillir au clair de lune la nuit de la Saint-Jean, et qu’ils répandent sous les pas de qui ils veulent perdre? Le malheureux voyageur rentrant chez lui à la nuit tombée, impatient de retrouver tout son monde, pose, sans le savoir, le pied sur cette herbe maléfique et perd aussitôt son chemin." Méditation d’Oriane (stylo à encre noire) : Le journal intime… Quelle peut-être aujourd’hui la signification du journal intime? Il y eut les Confessions de Jean-Jacques Rousseau marquant l’apparition de la singularité individuelle sur la scène littéraire; il y eut, parmi d’autres, les Mémoires d’Outre-Tombe, posant comme littérature la solennité officielle; il y eut Choses vues de Victor Hugo ou Je me souviens de Georges Perec qui, dans des registres proches quoique différents, essayaient de relier la mémoire individuelle à la mémoire collective; il y eut, il y a, des tombereaux de nombrilism : «admirez ce que j’ai fait et les relations que j’ai eues»; il y a l’approche comptable de Catherine Millet : «j’ai sucé tant de bites et me suis faite enculer tant de fois…»… Comment cela peut-il continuer encore? En quoi un destin singulier, y compris dans sa banalité même, est susceptible d’intéresser une partie au moins de l’humanité? J’ai choisi de m’effacer derrière mes lectures même si, j’en suis persuadée, j’aurais des choses intéressantes à raconter. JPB et MH occupent déjà une partie du terrain.
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"Les gens de Paris allaient, eux, dénicher, torturer ce qu’on souhaitait de condamnés. Puis on irait en foule de l’autre côté de l’eau assister au procès. On glapirait comme il convient si les magistrats hésitaient à confirmer cette culpabilité-là: avoir été arrêté. En régime d’inégalité, toute personne que la police a touchée est un bouc émissaire. Les flics ne s’en prennent jamais à n’importe qui: être accessible à eux, c’est déjà être coupable. On n’est innocent que lorsque le flic et le juge regardent, l’œil flou, à l’horizon, pendant que vous faites ce que votre fortune, votre notoriété, vos relations, votre âge, vous permettent. La liberté, la loi se vendent au plus offrant." Méditation d’Oriane (Bic rose) : au fond, ce que j’aime dans la littérature, plus que les histoires ou les fragments d’histoire qu’elle raconte, ce sont ces moments de lucidité des écrivains qui rendent évident, palpable, qui donnent forme à ce que l’on savait déjà. La littérature pour moi est l’incarnation d’une réflexion. C’est en cela qu’elle diffère de la philosophie trop abstraite ou du reportage trop collé à l’événement : vérité ET distance, inséparablement unis. L’actualité (Outreau…), mes souvenirs (Général Proust) confirment sans cesse cette réflexion : la police est l’instrumentalisation de fantasmes collectifs. C’est pourquoi elle est si redoutable car elle ne voit en chacun que la projection de ces images symboliques : si je ne mets pas ma ceinture, je suis déjà une dangereuse asociale et je n’ai pas le droit de contester mes PV parce que la contravention — même automatique, ce qui est le contraire de la notion même de justice qui doit toujours être contradictoire — est un marqueur collectif du territoire de ces fantasmes. Ne parlons pas d’actions plus graves…
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"Je hais les musées. Le beau me paraît quelque chose qu’il faut voir, mais non pas regarder, quelque chose qui accroche un instant les yeux pendant que l’on travaille ou que l’on va à ses affaires. Par exemple, si l’on pouvait, boire son café dans une belle tasse ; avoir devant les yeux, pendant le repas, en pleine ville, une fraîche image de prairie et d’arbres, ou, pendant que la neige tombe, les chaudes couleurs de l’été ; s’asseoir et appuyer sa main sur une noble chimère sculptée dans le bois, et usée déjà un peu par tant d’autres mains…" Méditation d’Oriane (Bic rouge) : Jean-Pierre Balpe m’a souvent dit lui aussi — non sa haine, le mot est trop fort — toute sa méfiance vis-à-vis des musées, envers toute cette momification du beau et de la culture où notre société s’enferme. Le patrimoine mort plus important que les vivants. Imaginer comment pourrait être notre environnement quotidien si, au lieu de dépenser des fortunes à conserver le plus petit ostraca sans intérêt, plus encore à restaurer des toiles, par exemple ces peintures religieuses dont nous sommes submergés, si cet argent était consacré à l’amélioration des conditions quotidiennes de vie avec la participation des artistes vivants !… Fermer les musées, répartir les œuvres dans les lieux publics — et même chez les particuliers — les laisser aller vers leur lente disparition (nous avons assez de moyens permettant d’en conserver le souvenir…), quel rêve… Mais notre civilisation, qui a peur de l’avenir, ne sait pas regarder vers l’avant et se rassure comme elle peut en essayant d’ignorer l’avancée du temps, en ne voulant pas voir la mort…
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